Congo Actualité n. 517

SOMMAIRE

1. LE PROCESSUS DE PAIX DE WASHINGTON ENTRE LA RDC ET LE RWANDA
a. La signature du Cadre d’Intégration Économique Régionale (CIER)
b. La campagne de sensibilisation des combattants FDLR à la reddition volontaire
2. LA CONFÉRENCE DE SOUTIEN À LA PAIX ET À LA PROSPERITÉ DANS LA RÉGION DES GRANDS LACS AFRICAINS
3. LE PROCESSUS DE PAIX DE DOHA ENTRE LE GOUVERNEMENT CONGOLAIS ET L’AFC/M23
a, Le projet d’un accord à minima
b. La signature d’un accord cadre entre le Gouvernement congolais et l’AFC/M23

1. LE PROCESSUS DE PAIX DE WASHINGTON ENTRE LA RDC ET LE RWANDA

C’est depuis quatre mois que la RDC et le Rwanda ont signé, le 27 juin, l’accord de paix de Washington. Chaque pays s’est engagé à accomplir une mission. La RDC, pour sa part, doit neutraliser les groupes armés FDLR, et le Rwanda, de son côté, s’est engagé à retirer ses troupes du sol congolais. Quatre mois après la signature, où en est-on de l’application de cet accord?
Jean Mulenda, ex-membre du mouvement citoyen Lucha, n’espère pas en l’application de l’accord de Washington. Selon lui, jusque-là, la RDC traduit l’incapacité de neutraliser les FDLR. Cette incapacité est d’ordre technique, logistique, technologique et financière. D’autre part, selon plusieurs sources, aucune reddition des FDLR n’a encore été enregistrée depuis le lancement, par Kinshasa, de la campagne qui les appelle à déposer les armes et à se rendre aux autorités congolaises ou à la Monusco.
Selon Hubert Tshiswaka, activiste des droits humains, les accords politiques n’ont jamais été des documents automatiques. Ils prennent toujours du temps. Voilà pourquoi, sur le terrain, les effets de l’accord ne sont pas encore visibles. Mais sur le papier, il y a des avancées. C’est ainsi que Tshiswaka garde espoir sur l’application de l’accord. Il s’appuie sur la poursuite des pourparlers à Washington. Selon l’activiste des droits humains, actuellement les délégations de la RDC et du Rwanda discutent de la manière dont le Rwanda doit retirer ses mesures de défense et des engagements de la RDC relatifs à la neutralisation de FDLR. Toutefois, Hubert souligne que jusque-là, au niveau des pourparlers, on n’a pas déterminé qui va traquer le FDLR. La RDC n’a pas encore précisé l’effectif réel des éléments FDLR ni les endroits où ils se trouvent. Les discussions n’ont pas encore indiqué la période de désactivation des mesures de sécurité du Rwanda. «Ce qu’ils ont mis sur le papier, c’est différent de ce qui se passe sur le terrain», avoue-t-il.[1]

Les 21 et 22 octobre, les délégués du gouvernement de la République démocratique du Congo (RDC) et ceux du Rwanda se sont réunis à Washington, aux États-Unis, pour la troisième réunion du Mécanisme Conjoint de Coordination de la Sécurité (MCCS). Au cours de ces réunions qui ont connu également la participation des représentants des États-Unis, de l’État du Qatar et de la Commission de l’Union africaine, les parties ont établi des actions spécifiques coordonnées, en vue de préparer le terrain à la neutralisation des FDLR et à la levée des mesures défensives du Rwanda. La quatrième réunion  du MCCS se tiendra les 19 et 20 novembre.[2]

a. La signature du Cadre d’Intégration Économique Régionale (CIER)

Le 7 novembre, à l’issue de la quatrième réunion du comité conjoint de suivi de l’accord de Washington, la RDC et le Rwanda ont finalement paraphé le texte intégral du Cadre d’Intégration Économique Régionale (CIER) sous la supervision de la Sous Secrétaire d’État Hooker et du Conseiller principal en charge de l’Afrique de l’administration Trump, Massad Boulos.
Le CIER définit les domaines clés pour favoriser la coopération et le développement économiques entre les deux pays, créant des opportunités d’investissement et de croissance qui pourront profiter directement aux populations de la région. L’objectif est de jeter les bases d’une coopération renforcée entre les deux Pays dans plusieurs secteurs: exploitation minière, infrastructures, énergie, développement industriel, industrie agroalimentaire, santé publique et tourisme transfrontalier. Le CIER, présenté comme une plateforme dynamique de coopération, vise notamment à formaliser l’exploitation minière artisanale, renforcer la transparence et la traçabilité des minerais, développer des infrastructures régionales et accroître les capacités de production et de transformation des minerais. Il constitue le volet économique du processus de paix lancé le 27 juin 2025 par Washington, aux côtés de celui sécuritaire. Sa mise en œuvre reste toutefois subordonnée à l’exécution satisfaisante des engagements pris par les deux Pays, la RDC et le Rwanda: la neutralisation des FDLR par l’armée congolaise et le retrait des troupes rwandaises du territoire congolais.[3]

Alors que le président américain Donald Trump a salué l’accord de « paix » entre le Rwanda et la République démocratique du Congo (RDC) comme étant la fin d’une guerre meurtrière de trois décennies, un nouveau rapport de l’Oakland Institute jette une ombre sur cette annonce. Intitulé Shafted: The Scramble for Critical Minerals in the DRC, le document affirme que cette initiative diplomatique cache avant tout une stratégie américaine visant à consolider le contrôle sur les minéraux critiques congolais.
Selon Frédéric Mousseau, co-auteur du rapport et directeur des politiques de l’Oakland Institute, l’ingérence américaine en RDC ne serait pas nouvelle. « L’implication des États-Unis dans les affaires congolaises a toujours été indiscutablement liée à l’objectif de sécuriser l’accès aux minéraux essentiels », souligne-t-il. Le rapport avance que l’accord récemment salué par Washington s’inscrit dans une continuité historique où les intérêts miniers ont souvent dicté la politique étrangère américaine dans la région. Pour les chercheurs de l’Oakland Institute, cette entente diplomatique ne serait pas un pas vers la paix, mais plutôt un accord « gagnant-perdant ».
Ils estiment qu’elle profite essentiellement aux entreprises américaines et au Rwanda, au détriment de la souveraineté congolaise. Mousseau va plus loin en affirmant que ce texte «récompense le Rwanda pour des décennies de pillage des ressources congolaises», alors que Kigali et son allié, le mouvement rebelle M23, ont renforcé leur emprise sur l’Est du Congo.
Le rapport s’appuie sur une analyse détaillée du commerce du coltan, minerai stratégique essentiel à la fabrication des smartphones, ordinateurs et véhicules électriques. En s’appuyant sur des données jusque-là négligées, les chercheurs révèlent le rôle central des États-Unis dans le blanchiment de minerais congolais de contrebande. Entre 2013 et 2018, les exportations de tantale, un métal extrait du coltan du Rwanda vers les États-Unis auraient été multipliées par quinze.
Cette flambée spectaculaire des importations intervient après la première offensive du M23 en 2012 et coïncide avec la levée, par Washington, du mécanisme de sanctions visant Kigali. Une évolution qui interroge, selon l’Oakland Institute, sur la complaisance américaine face au commerce illégal des ressources issues de zones de conflit. À son apogée, plus de la moitié du tantale importé par les États-Unis provenait du Rwanda, alors que la production nationale du pays reste très limitée.
Pour l’institut de recherche basé en Californie, l’accord de « paix » entre Kinshasa et Kigali ne ferait qu’institutionnaliser ce commerce douteux. En favorisant l’intégration économique régionale, Washington ouvrirait la voie à une légalisation du blanchiment de minerais congolais, dissimulés sous l’étiquette rwandaise. Ainsi, derrière l’image d’un succès diplomatique, l’Oakland Institute voit une opération géopolitique à visée économique. Le rapport met en garde contre une nouvelle forme de domination néocoloniale, où la paix servirait de paravent à la course effrénée pour le contrôle des ressources stratégiques du sous-sol congolais.[4]

b. La campagne de sensibilisation des combattants FDLR à la reddition volontaire

Le 10 octobre, dans un communiqué signé dans le cadre de la mise en œuvre de l’ordre d’opération convenu à la suite de la troisième réunion du Comité Conjoint de Surveillance de la mise en œuvre de l’accord de paix signé à Washington entre la République Démocratique du Congo (RDC) et le Rwanda, le porte-parole des Forces Armées de la RDC (FARDC), le Général major Sylvain Ekenge, a appelé toutes les factions des Forces Démocratiques de Libération du Rwanda (FDLR) à déposer les armes et à se rendre sans condition aux autorités congolaises ou à la MONUSCO, en vue de leur rapatriement dans leur pays d’origine, le Rwanda. En cas de résistance et de refus d’obtempérer, les FARDC procéderont au désarmement par contrainte ou par usage de la force, conformément aux dispositions pertinentes de l’accord de Washington. En outre, les FARDC ont demandé aux populations en contact avec les FDLR de se désolidariser de ces rebelles rwandais et de les sensibiliser pour se rendre aux autorités de la RDC et/ou à la MONUSCO. Aussi, les FARDC ont-elles rappelé à tous leurs militaires l’interdiction de collaborer, d’une manière ou d’une autre, avec les FDLR. Toute violation de cette consigne permanente expose son auteur à des sanctions sévères. Il est outil de rappeler que les gouvernements de la RDC et du Rwanda avaient réaffirmé leurs engagements envers l’objectif final incluant l’éradication de la menace des FDLR en RDC, la levée des mesures défensives du Rwanda, le rétablissement de l’autorité de la RDC dans les territoires actuellement occupés et la restauration de la confiance entre la RDC et le Rwanda.[5]

Le 31 octobre, à Walikale, état major provisoire de la 34ème région militaire, dans le cadre de la mise en œuvre des accords signés entre la RDC et le Rwanda à Washington, le gouvernement congolais et les forces armées de la RDC ont lancé la campagne de sensibilisation des combattants de Forces Démocratiques pour la Libération du Rwanda (FDLR à la reddition volontaire. Les radios locales sont mises en contribution pour diffuser les messages de sensibilisation traduits dans les langues vernaculaires. Des dépliants ont aussi été imprimés et distribués dans la communauté afin que le message parvienne aux combattants FDLR, plus concernés par cette campagne. Les combattants qui vont se rendre ont la possibilité de se choisir un pays d’asile où ils seront acheminés par la MONUSCO, s’ils ne veulent pas rentrer directement au Rwanda. A la fin de cette phase de sensibilisation, ceux qui ne vont pas obtempérer à cet appel y seront contraints par les forces gouvernementales. Selon certaines informations d’origine rwandaise, dans le territoire de Walikale, les combattants FDLR sont principalement localisés dans la localité Makungurano dans le groupement Waloa Loanda à la limite avec le territoire de Masisi, dans la localité Banarukisa vers Buoye dans le groupement Waloa Uroba à la limite avec le groupement Ufamandu II (territoire de Masisi) et dans une partie de la localité Banakindi dans le groupement Kisimba, à la limite avec le territoire de Rutshuru.[6]

Le 5 novembre, une délégation des FARDC dépêchée de Kinshasa et conduite par le général de Brigade Sasa Nzita, de l’état-major des renseignements militaires, a tenu un meeting à Walikale. L’objectif: échanger avec la population sur la présence présumée des FDLR dans cette partie de la province. La mission en provenance de Kinshasa a recueilli plusieurs témoignages de la population locale, qui a affirmé unanimement que les FDLR ne sont plus présents sur l’ensemble du territoire de Walikale, contredisant ainsi les affirmations du Rwanda. Selon Kigali, la rive gauche de la rivière Lowa, au cœur du territoire de Walikale, serait toujours occupée par les FDLR, une allégation formellement rejetée par la population et démentie par la délégation congolaise sur place. Alors pourquoi l’on organise cette campagne à Walikale? Les FARDC répondent que Walikale est l’une des positions les plus avancées du front. L’armée dit ne pouvoir agir que dans sa propre zone. La campagne touche aussi Pinga, à la frontière de Masisi, où se trouveraient certains groupes FDLR. Selon l’armée congolaise, les FDLR sont installés principalement dans la région contrôlée par l’AFC/M23. Kigali, de son côté, affirme que ces combattants sont intégrés dans les rangs de l’armée congolaise, ce que Kinshasa dément.[7]

Le 7 novembre, la RDC et le Rwanda ont examiné ensemble les préparatifs des opérations militaires contre les FDLR et adopté un accord de mise en œuvre. Ces initiatives s’inscrivent dans une volonté commune d’en finir avec la présence de ce groupe armé,
Le lieutenant-colonel Octavien Mutimura, porte-parole des Forces Démocratiques pour a Libération du Rwanda (FDLR), rejette catégoriquement tout désarmement. «On doit juger la cause de notre lutte armée. Nous sommes là pour nous protéger et protéger les réfugiés rwandais abandonnés. Remettre les armes sans que toutes les conditions soient réunies, c’est une utopie», affirme-t-il. Face à la menace d’une opération militaire conjointe, le porte-parole des FDLR se veut ferme: «Quand on est dans le feu, on ne peut pas redouter d’être attaqués. Nous sommes parmi les cibles de Kigali. Nous résisterons jusqu’à ce que Kigali admette un dialogue inter-rwandais et un retour des réfugiés en toute dignité». Les FDLR affirment par ailleurs être la cible d’attaques menées par l’AFC/M23. «Nous sommes dans les zones où se mènent les combats. L’AFC/M23 nous attaque et menace nos réfugiés. Nous sommes dans l’obligation de les protéger», explique Octavien Mutimura.
Alors que les FDLR disent vouloir protéger les réfugiés rwandais, les opérations de rapatriement se poursuivent sous la coordination du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). Le 21 octobre, 277 Rwandais ont traversé la frontière de Rubavu depuis l’Est de la RDC. En août, 532 réfugiés, représentant 168 familles, avaient déjà regagné le Rwanda. En trois mois, plus de 800 personnes ont donc choisi le retour volontaire, selon le HCR. Parallèlement, le Rwanda poursuit le processus de démobilisation. Le 7 novembre, la 76e phase du programme a été lancée au centre de Mutobo, à Musanze, avec 156 anciens membres des FDLR et milices affiliées. Trois mois de formation sont prévus, axés sur la réinsertion, la discipline, et l’éducation civique. Mais pour les FDLR, le HCR ne joue pas un rôle neutre. «Les réfugiés, ce sont nos parents, nos enfants. On ne peut pas séparer une famille rwandaise comme ça. Certains des gens envoyés au Rwanda avec l’aide du HCR sont des Congolais. Et d’autres sont capturés, puis renvoyés de force. Nous accusons le HCR de jouer le jeu du Rwanda», dénonce Octavien Mutimura.
Le groupe armé, souvent accusé par les Nations unies de coopérer avec les Forces armées de la RDC (FARDC), dément fermement. «Les experts des Nations unies se trompent», déclare le lieutenant-colonel Mutimura. Selon lui, les FDLR se trouvent actuellement dans des zones contrôlées par l’AFC/M23, notamment à Bwisha, dans le territoire de Rutshuru, où elles affrontent régulièrement leurs adversaires. Concernant leurs capacités militaires, Mutimura reste évasif: «Nous avons un nombre consistant. L’effectif est significatif. Nous comptons sur notre détermination».
Les divers rapports évoquent entre 1 500 et 3 000 combattants, mais le porte-parole estime que ce chiffre est sous-évalué. Les FDLR appellent également les médiateurs qatariens et américains à accentuer la pression sur Kigali. «Il faut qu’ils mettent la pression sur Paul Kagame pour avoir un dialogue inclusif entre Rwandais», conclut Mutimura.
Depuis deux décennies, plusieurs initiatives ont tenté de régler la question des FDLR. En 2001, un premier processus avait conduit au désarmement et au cantonnement des combattants à Kamina, ainsi qu’à la destruction publique d’armes à Kinshasa, en présence de la communauté internationale. En 2014, plus de 1 500 combattants avaient remis leurs armes à la Communauté de développement d’Afrique australe (SADC) et à la Mission de l’Organisation des Nations unies pour la stabilisation en république démocratique du Congo (MONUSCO), avant d’être cantonnés, avec leurs familles, dans les camps de Kisangani, Kanyabayonga et Walungu, toujours sous supervision internationale.
De 2009 à 2015, plusieurs opérations militaires conjointes entre les FARDC, les Forces rwandaises de défense (RDF) et la MONUSCO ont été menées dans l’Est de la RDC, conjointement ou avec seulement les FARDC. Parmi elles: Umoja Wetu, Kimia I et II, Amani Leo, Amani Kamilifu ou encore Sokola II. Ces offensives ont provoqué des centaines de milliers de déplacés et de nombreuses pertes civiles, sans jamais régler définitivement la question.
Il reste à savoir comment va se dérouler la nouvelle campagne de lutte contre les FDLR, comment se passera la collaboration entre les FARDC et les RDF, et quel rôle jouera l’AFC/M23.[8]

2. LA CONFÉRENCE DE SOUTIEN À LA PAIX ET À LA PROSPERITÉ DANS LA RÉGION DES GRANDS LACS AFRICAINS

Le 30 octobre, en tant que médiateur de l’Union africaine (UA) pour la région des Grands Lacs, le président du Togo, Faure Essozimna Gnassingbé, a participé à la Conférence de soutien à la paix et à la prospérité dans la région des Grands Lacs organisée à Paris par le président de la France, Emmanuel Macron. Cet événement a offert à la communauté internationale l’occasion de réaffirmer son engagement en faveur de la paix et du développement dans cette région. Intervenant aux côtés de ses homologues Emmanuel Macron et Félix Tshisekedi, le président du Togo, Faure Essozimna Gnassingbé, a dénoncé l’exploitation minière informelle, le commerce illicite des ressources et la contrebande, qui, selon lui, continuent d’alimenter les groupes armés et d’appauvrir les communautés. Pour le dirigeant togolais, la souffrance dans l’est de la République démocratique du Congo découle avant tout d’une économie de guerre bien installée.
Le président du Togo s’est ainsi exprimé:  «Nous ne pouvons pas ignorer que la crise humanitaire qui sévit dans l’Est de la RDC est en grande partie la conséquence d’une économie dévoyée. Il faut le dire avec lucidité: l’exploitation minière informelle, le commerce illicite des ressources et la contrebande continuent d’alimenter les groupes armés et d’appauvrir les communautés. Tant que les minerais sortiront bruts et illégalement, la paix restera fragile; tant que ces ressources financeront les milices, la souffrance des populations continuera. Dans l’est de la RDC, la souffrance ne vient pas seulement du conflit, mais de l’économie de guerre qui l’entretient. Nous devons rendre chaque ressource traçable, intégrer les communautés dans les chaînes légales et faire de la transformation locale une priorité de sécurité». Pour le médiateur de l’Union africaine dans la crise entre Kinshasa et Kigali, il est urgent de mettre un terme au système qui alimente le financement de la violence.
«C’est en rétablissant une économie transparente et légitime que nous couperons les flux qui financent la violence. La paix dans les Grands Lacs ne doit pas être une simple pause dans le combat, elle doit être une transformation de l’économie extractive, une rupture avec l’exploitation illégale et une véritable réparation pour des populations qui, depuis trop longtemps, paient le prix de la richesse de leurs terres», a-t-il déclaré, en ajoutant: «La crise humanitaire dans les Grands Lacs est un test moral pour le monde et un test pour l’Afrique. Nous devons transformer la compassion en solution et l’urgence en avenir. Nous devons faire de la solidarité un levier d’autonomie et de l’aide un instrument de souveraineté. C’est cela, je crois, l’esprit de cette conférence: une solidarité efficace, africaine et durable, qui relie la paix à la prospérité et la dignité à la responsabilité».
Cette conférence de soutien à la paix et à la prospérité dans la région des Grands Lacs visait principalement à mobiliser la communauté internationale pour répondre à l’urgence humanitaire dans l’est de la RDC et dans l’ensemble de la région. Selon ses organisateurs, elle avait également pour objectif de soutenir la dynamique de négociation et de médiation en cours, portée par les États-Unis, le Qatar et l’Union africaine. Cette rencontre a permis d’aborder, entre autres, l’approfondissement de l’intégration économique régionale, considérée comme un levier essentiel d’une paix durable dans l’espace des Grands Lacs.[9]

3. LE PROCESSUS DE PAIX DE DOHA ENTRE LE GOUVERNEMENT CONGOLAIS ET L’AFC/M23

a. Le projet d’un accord à minima

Au début du mois de novembre, les médiateurs qatariens tentent de relancer le processus de paix et le dialogue entre Kinshasa et l’AFC/M23. Les délégués sont bien à Doha, mais la situation reste pour l’instant presque au point mort. Aucune avancée concrète n’a été enregistrée depuis le début de la semaine. Ils disent attendre les directives de la médiation. C’est une sorte d’impasse, reconnaît l’une des parties. Et l’autre confie: «Nous allons signer, oui, mais signer quoi ?».
Où sommes-nous donc avec les discussions?
La médiation travaille sur un projet d’accord. Elle écoute chaque partie et, selon certaines informations, elle en est déjà à la treizième version. La semaine dernière, les deux équipes se sont réunies grâce à la médiation. Les médiateurs voulaient déjà la signature d’un framework, un texte qui fixe le protocole de l’accord, mais les divergences restent profondes, surtout sur la question de la restauration de l’autorité de l’État. Pour Kinshasa, cela veut dire le retrait du M23 qui pourrait, ensuite, être intégré dans les institutions. Pour l’AFC/M23, au contraire, la restauration de l’État doit être le résultat des négociations. Elle pourrait passer, par exemple, par un gouvernement d’union nationale chargé de rétablir cette autorité.
Face à ces divergences, à un certain moment, il a même été question de ne signer qu’un accord sur les points de convergence. Les autorités du Qatar espèrent toujours une signature dans un bref délais, et selon des informations reçues, ce n’est qu’une fois l’accord signé à Doha que Donald Trump convoquerait une autre réunion, aux États-Unis, pour entériner tous les accords négociés.
Tout cela se déroule dans un climat tendu. Sur le terrain, l’AFC/M23 continue de renforcer son administration, avec notamment l’annonce des résultats des tests d’évaluation des candidats magistrats sur le territoire qu’il contrôle. Une démarche qui agace encore davantage Kinshasa. Il y a deux jours, Félix Tshisekedi a accusé Paul Kagame de vouloir occuper, voire annexer, l’est de la RDC. «Pour défendre mon peuple, je suis prêt à tout, même à devenir militaire», a même déclaré le président congolais.[10]

Le 11 novembre, il était prévu que Kinshasa et l’AFC/M23 signent un accord de raccroc à Doha.
Un texte qui est loin de l’accord de paix définitif qui doit garantir le silence des armes dans l’est de la République démocratique du Congo. Les négociateurs des deux camps évoquent tout au plus «une nouvelle feuille de route» qui entérine «des mois de travail et de bonne volonté des autorités qataries» qui ne sont pas parvenues à concilier les attentes des uns et des autres.
Une feuille de route qui devrait permettre dans un avenir proche de ramener les deux camps congolais à la table des négociations pour aborder les causes profondes du conflit… mais cette fois ce sera à Lomé, la capitale du Togo, dont le président Faure Gnassingbé avait été désigné par l’Union africaine (UA) comme médiateur entre le gouvernement congolais et le groupe rebelle Alliance Fleuve Congo (AFC)/M23. Il est le successeur du président angolais João Lourenço, nommé président de la Commission de l’Union Africaine. Sa médiation devrait servir à établir un dialogue constructif entre les deux parties concernées.
En attendant, les Qataris pourront faire valoir qu’ils ont arraché un texte paraphé par les deux délégations. Un texte qu’ils pourront présenter aux Américains qui attendent ce document pour pouvoir inviter les présidents congolais (Félix Tshisekedi) et rwandais (Paul Kagame) à se présenter dans le Bureau ovale de la Maison-Blanche pour signer le traité de paix entre les deux pays.
La dernière date qui avait été avancée pour cette réunion à la Maison-Blanche était celle du 13 novembre. Une fois de plus, les délégations africaines manqueront à l’appel. Elles sont désormais attendues le 23 novembre par Donald Trump.
La signature de Washington devrait donner le coup d’envoi de nouveaux investissements américains dans une région des Grands Lacs… apaisée. Elle devrait aussi garantir une chaîne d’approvisionnement des matières premières stratégiques extraites dans les Kivu, sous administration de l’AFC/M23, et expédiées au Rwanda pour être traitées avant de prendre la direction des États-Unis.
Cet accord signe de fait une partition de la RDC. En effet, sans vrai accord de paix à Doha, les investisseurs américains devront évidemment négocier– pour peu qu’ils aient le courage de s’aventurer dans cette région – avec ceux qui contrôlent les territoires et les mines concernées, soit l’AFC/M23. Kinshasa restera au balcon pour observer un détricotage de fait de son territoire.
Mais le régime des Tshisekedi pourra « se rassurer » en conservant le contrôle de 80 % du territoire, en espérant geler l’avancée des rebelles et, surtout, en gardant la mainmise sur les richesses du Katanga bien plus opulentes que ce qui est en jeu dans la région des Grands Lacs.
Dans cette partition de fait, le Rwanda s’offre, lui, une place stratégique et tout à fait officielle dans le big deal conçu par la Maison-Blanche. Un nouveau statut qui doit aussi faire retomber la pression internationale vis-à-vis du régime de Kigali.
Cette situation garantit-elle le gel du conflit? Rien n’est moins sûr. Les vrais antagonismes n’ont pas été vidés. Les fameuses «causes profondes» du conflit n’ont même pas été abordées à Doha. Et tant les rebelles que Kinshasa continuent de s’armer. L’avancée des négociations de paix entre Kinshasa et la rébellion de l’AFC/M23 ne sera clairement ni plus sereine, ni plus facile en 2026.[11]

La signature d’un accord a minima avait été programmée entre les parties congolaises le 11 novembre à Doha. La délégation de l’AFC/M23 était représentée par Bertrand Bisimwa, le n°2 du mouvement. La délégation de Kinshasa, elle, n’est jamais arrivée.
Les négociateurs qataris voulaient éviter de devoir reconnaître un échec. «Ils veulent pouvoir présenter un document signé par les rebelles et le gouvernement congolais à Washington, où doivent être paraphés prochainement des accords commerciaux entre, d’une part, les États-Unis et de l’autre, le Rwanda et la République démocratique du Congo», a déclaré un diplomate en ajoutant que «sans cet accord entre les belligérants congolais, il sera très compliqué de finaliser ce qui est sur la table à la Maison-Blanche. Sans ce document, aucun investisseur américain sérieux ne mettra de l’argent dans cette région des Grands Lacs. Sans cet accord, les matières premières qui seront sorties des provinces du Kivu sous contrôle de l’AFC/M23 ne pourront entrer sur le marché mondial, car ces derniers n’ont pas la capacité de produire des certificats en bonne et due forme. Cette paralysie embête Kigali, qui peut devenir un hub officiel pour le traitement des matières premières produites dans l’est de la RDC  elle gêne aussi Washington, qui espère se garantir une chaîne d’acheminement stable pour les matières critiques».
Avec la signature de ce 11 novembre, le Qatar faisait d’une pierre trois coups. Il se débarrassait d’un dossier que certains présentent comme ingérable, il répondait à l’appel de l’Union africaine qui espère toujours trouver une solution continentale à cette crise régionale et il permettait à Washington de réunir les présidents Tshisekedi et Kagame aux côtés de Donald Trump.
Pour obtenir coûte que coûte un résultat, les négociateurs qataris ont même tenté un « compromis à la belge », en proposant d’encommissionner les points de désaccord entre les délégations congolaises. Ces points auraient été retranscrits dans le texte final de Doha, devenant de facto, des points officiels non résolus de l’accord. Mais même cette voie n’a pas permis d’arriver à un compromis qui aurait permis de transférer le processus de paix à Lomé, la capitale du Togo, qui avait hérité de la gestion “africaine” de ce dossier, après que l’Angola, qui jouait ce rôle, a profité de son accession à la présidence tournante de l’Union africaine pour s’en débarrasser.[12]

Toutefois, la médiation du Qatar s’affaire toujours pour obtenir le plus rapidement possible la signature d’un accord de paix entre le gouvernement congolais et le groupe politico-militaire AFC/M23. Les délégués sont à Doha et plusieurs versions de l’accord ont circulé entre les deux parties. Une signature est attendue, si les deux délégués finalisent les détails. Selon certaines informations, on n’est pas encore à l’étape d’un accord définitif. On s’achemine plutôt vers la conclusion d’un accord-cadre. Cet accord-cadre ne définit que les principes directeurs. À ce stade des discussions entre représentants de la RDC et de l’AFC/M23, il se dégage que l’Accord de paix global sera composé de l’Accord-cadre en négociation et de plusieurs Protocoles qui seront discutés plus tard. Deux ont déjà été signés. Chaque Protocole doit définir des mesures détaillées, des calendriers et des modalités techniques. Ils feront partie intégrante de l’Accord et constitueront, ensemble, l’Accord de paix global.
Sur la question sensible de la restauration de l’autorité de l’État, le texte en discussion prévoit une restauration progressive et coordonnée des institutions et des services de l’État. Cela concerne l’ordre public, la sécurité, la liberté de circulation des personnes et des biens, ainsi que l’accès aux documents d’état civil et aux services financiers.
Sur le volet sécuritaire, le texte en discussion indique que la partie gouvernementale et l’AFC/M23 doivent convenir de mettre en place des arrangements de sécurité transitoires pour assurer l’ordre public et protéger les civils. La composition, le commandement, la durée et le mandat de ces arrangements transitoires doivent être définis dans les Protocoles à venir.
Il est aussi prévu que le gouvernement s’engage à déclarer l’état d’urgence humanitaire et de zone sinistrée dans les régions touchées de longue date par les conflits armés. Ce dispositif doit être accompagné d’un programme spécial de pacification et de reconstruction, dont les modalités seront définies dans les Protocoles.
Le texte précise encore que les Parties doivent convenir de la création d’une commission nationale indépendante chargée de promouvoir la vérité, la réconciliation et la responsabilité pour les crimes, et de recommander des réparations appropriées dans le cadre d’un processus de justice transitionnelle. L’organisation et le fonctionnement doivent être conformes à la Constitution et au droit international applicable.
Enfin, les parties doivent adopter les Protocoles qui préciseront les calendriers, les domaines, le séquençage, les paramètres de sécurité, les mesures juridiques et les dispositions en matière de ressources nécessaires à la mise en œuvre de l’Accord-cadre.[13]

b. La signature d’un accord cadre entre le Gouvernement congolais et l’AFC/M23

Le 15 novembre, à Doha, les délégués du gouvernement congolais et ceux de la rébellion de l’AFC/M23 ont signé un accord-cadre qui doit permettre la poursuite des négociations en vue d’un accord de paix global. Il ne s’agit pas encore d’un texte final, mais d’un document fixant la méthodologie et le calendrier des discussions à venir. Selon certaines sources, les deux parties ont confirmé le cessez-le-feu permanent et ont réaffirmé leur engagement à libérer les prisonniers, conformément aux mécanismes déjà paraphés en septembre et octobre 2025.
L’accord-cadre définit une série de Protocoles, dont plusieurs restent à négocier dans les deux semaines suivant la signature. Ces documents porteront notamment sur l’accès humanitaire aux zones affectées par le conflit, les arrangements sécuritaires et le programme DDR (Désarmement, Démobilisation et Réinsertion), la restauration de l’autorité de l’État dans les zones sous contrôle rebelle, le retour des déplacés internes et des réfugiés, la relance économique des régions touchées ainsi que la mise en œuvre d’une justice transitionnelle pour les victimes.
Le texte insiste sur la résolution des causes profondes du conflit, notamment:
la lutte contre la discrimination, le renforcement de l’unité nationale et la mise en place d’une gouvernance inclusive, intégrant toutes les composantes de la société.
Cette signature marque une étape importante dans le processus de paix, même si de nombreux défis restent à relever pour parvenir à une solution politique durable au conflit qui secoue l’Est de la RDC. En effet, la signature de cet accord cadre intervient dans un contexte où les deux parties continuent de s’accuser d’être à la base de la violation du cessez-le-feu sur le terrain.[14]

Selon le texte publié, l’Accord-cadre s’articule autour de huit protocoles couvrant l’ensemble des problématiques liées à la crise: le mécanisme de libération des prisonniers (signé le 14 septembre 2025) ; le mécanisme de surveillance et de vérification du cessez-le-feu (signé le 14 octobre 2025) ; l’accès humanitaire et la protection judiciaire; la restauration de l’autorité de l’État, les réformes et la gouvernance participative nationale; les arrangements sécuritaires intérimaires et le DDR; l’identité, la citoyenneté, le retour et la réinstallation des réfugiés et des personnes déplacées; la relance économique et les services sociaux; la justice, la vérité et la réconciliation. Hors les deux protocoles déjà signés, les six autres restants feront l’objet de discussions deux semaines après la signature de l’Accord-cadre. Ces échanges viseront à définir les modalités techniques, les calendriers d’exécution et les engagements respectifs des parties. L’accord cadre et les huit protocoles constitueront l’accord de paix définitif entre le gouvernement congolais et l’AFC/M23.[15]

L’accord cadre, qui n’est pas encore un accord de paix final, repose sur les engagements suivants:
Échange de prisonniers sous supervision internationale
Mise en place d’un mécanisme conjoint de surveillance du cessez-le-feu
Restauration progressive de l’autorité de l’État dans les zones occupées
Retour sécurisé et volontaire des réfugiés et déplacés
Mesures de confiance (libérations, communication, fin de la propagande haineuse)
Élaboration d’une feuille de route vers un accord de paix global
Implication de la MONUSCO, de l’Union africaine et de la CIRGL
Reconnaissance formelle du rôle des médiateurs internationaux (Qatar, États-Unis, UA, etc.).
– Les forces de l’accord:
D’abord, le texte marque un retour au dialogue direct, longtemps refusé. Le mécanisme conjoint de surveillance du cessez-le-feu est probablement l’innovation la plus forte: pour la première fois, Kinshasa et le M23 acceptent de s’asseoir face à face pour vérifier les incidents. Cela réduit les zones grises et peut freiner l’engrenage des accusations mutuelles.
Ensuite, la présence active du Qatar, des États-Unis et des organisations régionales donne à l’accord une notoriété politique et une forme de garantie morale. Aucun acteur ne pourra prétendre n’avoir “pas pris” les engagements.
– Les faiblesses de l’accord
– Le premier problème est une ambiguïté volontaire: l’accord ne règle ni le statut politique du M23, ni la question centrale de l’appui rwandais. On met la poussière sous le tapis dans l’espoir que la dynamique politique la fasse disparaître. Elle ne disparaîtra pas.
– Deuxième faiblesse: le retour de l’autorité de l’État est annoncé, mais sans mécanisme clair de désengagement militaire, ni calendrier contraignant. Le M23 peut “coopérer” sans jamais réellement se retirer.
– Troisième fragilité: les mesures de confiance ne sont que des déclarations d’intention. Or, la confiance entre Kinshasa et le M23 est proche de zéro. Sans actions rapides, telles que la libération des prisonniers, l’ouverture des couloirs humanitaires, l’arrêt des provocations, etc., le texte deviendra un papier supplémentaire dans la longue bibliothèque des processus avortés.
Enfin, la participation internationale est utile, mais elle risque aussi de créer une dépendance diplomatique: si Washington ou Doha perdent intérêt, tout s’effondre. Sans gestes tangibles, Doha 2025 restera un accord de plus. Avec des actes rapides, il pourrait devenir la première pierre d’une architecture de paix qui, enfin, ne s’effrite pas avant même d’être construite.[16]

[1] Cf La Guardia Magazine / MCP , via mediacongo.net, 27.10.’25
[2] Cf Clément Muamba – Actualité.cd, 23.10.’25
[3] Cf Clément Muamba – Actualité.cd, 08.11.’25
[4] Cf Opinion Info / MCP, via mediacongo.net, 23.10.’25
[5] Cf Clément Muamba – Actalité.cd, 10.10.’25
[6] Cf Actualité.cd, 01.11.’25
[7] Cf Clément Muamba – Actualité.cd, 08.11.’25; RFI.fr, 08.11.’25
[8] Cf RFI.fr, 10.11.’25
[9] Cf Clément Muamba – Actualité.cd, 01.11.’25
[10] Cf RFI.fr, 05.11.’25
[11] Cf Hubert Leclercq – Lalibre.be/Afrique, 10.11.’25
[12] Cf Hubert Leclercq – Lalibre.be/Afrique, 12.11.’25
[13] Cf RFI. fr, 13.11.’25
[14] Cf Clément Muamba – Actualité.cd, 15.11.’25 ; Radio Okapi, 15.11.’25
[15] Cf Clément Muamba – Actualité.cd, 16.11.’25
[16] Cf Wally-W Nkuy Kimbungu – 7sur7.cd, 15.11.’25