Congo Actualité n. 405

OPACITÉ, QUAND TU NOUS TIENS

Ce que l’affaire Kamerhe nous apprend de la gestion du «Programme d’urgence» de Félix Tshisekedi

Groupe d’Étude sur le Congo (GEC)
Mai 2020[1]

SOMMAIRE

1. INTRODUCTION
2. UN «PROGRAMME D’URGENCE» LANCÉ SANS PRÉPARATION
3. CONTINUITÉ DE L’ÉTAT: MÉFIANCE ENTRE ANCIENS ET NOUVEAUX ALLIÉS
4. GESTION OPAQUE DES FINANCES PUBLIQUES
a. Projet « achat de maisons préfabriquées »
b. Projet « achat de médicaments »
c. Une constatation
5. QUI EST RESPONSABLE?
6. CONCLUSION

1. INTRODUCTION

Depuis le 8 avril 2020, le directeur de cabinet du président Tshisekedi est détenu pour enquête dans le cadre de la gestion du «programme d’urgence pour les 100 premiers jours du chef de l’État».
Vital Kamerhe est officiellement accusé de détournements de deniers publics, corruption et blanchiment de capitaux sur deux marchés accordés à l’homme d’affaires libanais et co-accusé dans ce dossier, Samih Jammal.
Cet événement est considéré comme historique par de nombreux Congolais. C’est la première fois qu’un directeur de cabinet du président de la République en poste est arrêté. Jusqu’ici, les rares actions menées par l’État congolais en matière de lutte contre la corruption n’ont jamais permis de mettre un terme à l’impunité ou d’entraîner une plus grande redevabilité des acteurs.
Cette note s’interroge, entre autres, sur les raisons de ces multiples échecs.
Pour Félix Tshisekedi, Vital Kamerhe est bien plus qu’un directeur de cabinet. Il est son principal allié depuis novembre 2018 au sein du regroupement politique Cap pour le changement (Cach) qui a porté le nouveau chef de l’État congolais au pouvoir.
Pour ses proches, le procès qui s’ouvre le 11 mai devant le tribunal de grande instance de la Gombe est une cabale politique contre un rival potentiel du nouveau et de l’ancien chef de l’État lors des prochaines élections de 2023.
Au-delà des passions partisanes, l’affaire Kamerhe permet de s’interroger sur les méthodes de gouvernance utilisées lors de la première année au pouvoir de Félix Tshisekedi. Plus important encore, elle reflète des pratiques contestées dans la gestion du pays depuis le règne de Joseph Kabila, qui tirent leurs racines dans les pratiques de gouvernance qui datent de l’ère Mobutu.
Sur base de documents reçus par des sources judiciaires et gouvernementales, et des entretiens avec des hauts responsables au sein des institutions congolaises, le Groupe d’étude sur le Congo (GEC) tente de tirer les leçons des dysfonctionnements relevés sur le «programme d’urgence» de Félix Tshisekedi. La procédure judiciaire et l’audit en cours annoncés par la présidence de la République devraient conduire les autorités congolaises et leurs partenaires à une réflexion approfondie sur la redevabilité des institutions et une plus grande transparence dans la gestion des finances publiques.
Ces initiatives administratives et judiciaires resteraient incomplètes si elles n’arrivaient pas à réformer la façon dont les affaires de l’État sont gérées, en renforçant le contrôle parlementaire, en respectant la chaîne de dépense et les règles de passation des marchés, en renforçant les mécanismes de lutte contre la corruption, et en promouvant la transparence dans le processus budgétaire.

2. UN «PROGRAMME D’URGENCE» LANCÉ SANS PRÉPARATION

Lorsque le président Félix Tshisekedi dévoile le 2 mars 2019 le contenu de son «programme d’urgence» pour ses premiers 100 jours, il n’y a toujours pas de Parlement, ni de gouvernement de coalition en fonction.
Officiellement proclamé vainqueur à l’issue d’élections aux résultats contestés, il est soupçonné d’avoir négocié son accession au pouvoir avec son prédécesseur Joseph Kabila et subit une forte pression populaire et diplomatique pour apporter le changement promis.
Dans plusieurs provinces, des projets à impacts visibles et immédiats ont été répertoriés par la présidence de la République et des représentants des différents ministères. Ce sont essentiellement des projets identifiés depuis le régime de Joseph Kabila, voire sous Mobutu, dont certains s’étaient arrêtés à mi-chemin à la suite des contraintes budgétaires inattendues, mais aussi à cause de détournements présumés. Quelques projets, à l’instar de celui de neuf sauts-de-mouton, qui visent à décongestionner le trafic routier à Kinshasa, deviendront les plus emblématiques de ce programme et de la nouveauté apportée par le président Félix Tshisekedi.
Selon le document public fourni après le discours du chef de l’État congolais, le budget du «programme d’urgence» est évalué à 488 millions de dollars américains, soit plus de 8% du budget total pour l’exercice 2019. Plus de 70% de ce montant devait être alloué à la construction ou à la réhabilitation des infrastructures routières, à des logements sociaux et à des projets dans le domaine de la santé. Il est en grande partie financé par le gouvernement congolais à travers le Trésor public (206 millions de dollars), le Fonds de promotion de l’industrie (70 millions) et le Fonds national d’entretien routier (23 millions). Mais ce programme n’a cessé de croître au fil des mois, au point de se substituer à la loi des finances 2019 et de permettre ainsi au nouveau régime de fonctionner, en l’absence de collectif budgétaire et de contrôle parlementaire.
Dans un rapport publié en janvier 2020, l’Observatoire de la dépense publique (Odep) évalue les engagements opérés au nom de ce programme à environ 2 milliards de dollars. Sans une évaluation complète de ce programme, il est difficile de dire combien a été décaissé.
Au dernier trimestre 2019, la RDC est au bord de la cessation de paiements. Félix Tshisekedi tente de négocier une assistance internationale. Malgré toutes les dérives, les partenaires du Congo sont prêts à tendre la main au nouveau régime, tout en exigeant en échange des signes clairs d’une amélioration de la gestion des finances publiques. Le Fonds monétaire international (FMI) a autorisé deux prêts à la RDC (décembre 2019 et mars 2020) sous forme de «facilité de crédit rapide (FCR)» pour un total de 731,67 millions de dollars. Ces prêts sont assortis de conditions visant à «mettre en œuvre les réformes visant à augmenter les recettes, à lutter contre la corruption et à améliorer la gouvernance». Ces réformes devraient permettre à la RDC de renouer avec le FMI et d’accéder ainsi à des facilités de financements dont environ 1,5 milliards de dollars de la Banque mondiale «sous forme d’aide budgétaire directe sur trois ans».
La société civile avait critiqué dès les premières semaines le faible degré de préparation et le manque de transparence du « Programme d’urgence » de l’administration Tshisekedi. Les dépenses relatives aux différents projet ont été engagées avant même la mise en place d’un comité de suivi clairement identifié pour assurer la mise en œuvre de ces mêmes projets. Celui-ci ne sera officiellement installé qu’en juin 2019 par une décision du cabinet du président de la république. En janvier 2020, à l’occasion du premier anniversaire de Félix Tshisekedi au pouvoir, l’Odep publie un rapport accablant qui reprend l’ensemble de ses critiques. Il pointe notamment le recours excessif aux procédures de marché de gré à gré en violation des réglementations en vigueur. Selon cette ONG congolaise, 84,61% des marchés passés dans le cadre du «programme des 100 jours» ont été effectués sans appel d’offres et sont restés, pour l’essentiel, hors de tout cadre budgétaire. La Banque Centrale du Congo (BCC) a poursuivi ses avances à l’État, malgré un déficit qui se creusait. Le Parlement n’a jamais procédé à un collectif budgétaire de la loi de finances 2019 afin d’intégrer le budget du «programme d’urgence» dans le budget de l’État.
Malgré les multiples alertes de la société civile et les mises en garde de la communauté internationale, il a fallu attendre près d’un an pour qu’un audit soit officiellement lancé. C’est ce que le président Félix Tshisekedi annonce le 7 février 2020, après des semaines de grogne sociale autour des embouteillages créés dans la capitale congolaise par les chantiers de sauts-de-mouton, dont le budget aurait presque doublé en un an, sans réel progrès sur le terrain.
Dans les semaines qui suivent, plusieurs enquêtes judiciaires vont être ouvertes sur décision du conseil des ministres, largement dominé par la coalition pro-Kabila. Le 13 avril, l’ancien coordonnateur du comité de suivi du programme d’urgence, Nicolas Kazadi, confirme qu’un audit général a été lancé. Selon lui, la gestion de ce programme «révèle toutes les faiblesses de la chaîne de planification dans le pays».

Synthèse du budget initial du Programme d’urgence de 100 jours

Secteur                                                En millions de $                 Pourcentage %                  Enquêtes

Routes                                                          240,4                                          49                                         Oui
Transport                                                       65,6                                          13
Habitat                                                            57,6                                          12                                         Oui
Santé                                                                46,16                                          9                                          Oui
Énergie                                                            39,7                                             8                                         Oui
Éducation                                                       36                                                 7
Emploi                                                                 1,8                                             0
Agriculture – Pêche                                      0,77                                         0
Total                                                                488,03                                    100

Source : Programme d’urgence pour les 100 premiers jours du Chef de l’État – 27 février 2019

3. CONTINUITÉ DE L’ÉTAT: MÉFIANCE ENTRE ANCIENS ET NOUVEAUX ALLIÉS

Comment expliquer alors ces défaillances de gestion dans ce «programme d’urgence»? Ce dernier, comme aussi les opérations militaires planifiées avec des pays limitrophes à l’Est du Congo, semble naître de la volonté de la nouvelle équipe dirigeante de démontrer, par tous les moyens, qu’elle pouvait, très rapidement, régler des problèmes que le régime Kabila et ses gouvernements successifs n’ont pas résolus en plusieurs années.
Cependant, la précipitation avec laquelle elle a procédé a exacerbé l’opacité et la confusion dans la gestion des affaires publiques.
La mise en œuvre du «programme d’urgence» a été caractérisée par la méfiance et la reconstitution d’alliances, sur fond de négociations entre le nouveau et l’ancien chefs de l’État. Le gouvernement sortant, censé expédier les affaires courantes, est aussi composé de transfuges de l’UDPS de Félix Tshisekedi et de l’UNC de Vital Kamerhe, débauchés au cours de différents dialogues politiques survenus en 2016 à la veille de la fin du second mandat de Joseph Kabila. La grande coalition appelée Front commun pour le Congo (FCC), constituée autour de l’ancien président de la République à la veille des élections de 2018, continue de dominer les principales institutions du pays.
Quand Félix Tshisekedi annonce, un mois après son investiture, le lancement des travaux de son programme des 100 jours, Bruno Tshibala est encore Premier ministre. Ce dernier, comme d’autres anciens membres de l’UDPS et de l’UNC au gouvernement sortant, est considéré comme un «traître» par les membres du Cach nouvellement arrivés au pouvoir. Bruno Tshibala est un ancien secrétaire général adjoint de l’UDPS et à la tête d’une frange dissidente du parti. Sa gestion a été largement décriée par l’opposition, y compris par Félix Tshisekedi. Au sein de son gouvernement, on trouve aussi d’autres anciens proches de l’actuel chef de l’État, comme Oly Ilunga, à la tête du ministère de la Santé. Du côté des ex-cadres de l’UNC, Justin Bitakwira, ministre du Développement rural, fut président du groupe parlementaire du parti de Vital Kamerhe. Pierre Kangudia, ministre du Budget, lui, avait préféré, en novembre 2017, rester dans le gouvernement de Joseph Kabila, plutôt que de démissionner, comme le demandait Vital Kamerhe. L’un des cas les plus emblématiques du refus de la présidence de la République de travailler avec ses anciens alliés est sans doute celui du ministre sortant de la Santé qui, en pleine crise d’Ebola, alors que les centres de traitement sont attaqués, ne parvenait pas à rencontrer le chef de l’État.
Pour élaborer et mettre en œuvre son «programme d’urgence», le président de la République s’est donc appuyé sur des réseaux parallèles au sein des institutions publiques, lui permettant à la fois d’éviter ses anciens alliés et de tenter de créer ses propres dépendants économiques autour de son pouvoir. Ces réseaux sont constitués d’individus au sein des ministères et des régies publiques telles que l’Office de Voirie de Drainage (OVD), le Fonds national d’entretien routier (Foner) et le Fonds de Promotion de l’Industrie (FPI).
Une commission ad hoc composée des conseillers du président, de quelques représentants de l’administration publique contactés directement par la présidence ainsi que des représentants de quelques régies financières débouchera sur ce programme.
Au moins trois ministres du gouvernement Tshibala affirment n’avoir été informés des projets choisis par la présidence que plus tard, par leurs secrétaires généraux ou lorsque la présidence avait besoin de régulariser des projets inscrits dans leurs secteurs.
Durant la période intérimaire jusqu’à l’installation d’un gouvernement de coalition, le président mettra également en place un cabinet aux allures de gouvernement parallèle. Composé de 110 conseillers, répartis dans 16 collèges, ce cabinet n’a cessé de s’agrandir depuis, avec la création d’autres cellules spécialisées rattachées à la présidence.
Des rivalités ont également grandi entre les deux clans au sein du cabinet présidentiel: d’une part, les proches de Vital Kamerhe et, de l’autre, ceux de Félix Tshisekedi.
La multiplication des pôles de pouvoir a conduit à un double problème: une gestion opaque des finances publiques et une dilution des responsabilités légales des différents acteurs impliqués dans la chaîne des dépenses publiques. Qui de la présidence de la République, des ministres sectoriels ou des ministres des Finances ou du Budget doit porter la responsabilité de la gestion du «programme d’urgence»?
À la fin de l’année 2019, le président de la République avait dépensé 176,59 millions de dollars, soit un dépassement de 118,5% par rapport aux crédits accordés par le Parlement.
Aujourd’hui, plusieurs types de violations ou d’irrégularités peuvent être observés dans les dossiers ouverts par la justice congolaise : absence de contrats, devis et dossiers techniques en bonne et due forme, des factures et bons de commande incomplets … Des dizaines de millions de dollars ont été décaissés du Trésor public sans aucun soubassement juridique. La formalisation de ces procédures de passation de marché s’est parfois déroulée rétroactivement, pendant la phase d’exécution des projets. Les avis de la Direction générale de contrôle des marchés publics (DGCMP) ont été sollicités tardivement et souvent ignorés.
Deux dossiers sur lesquels portent les premières accusations contre Vital Kamerhe, chef du Cabinet de la Présidence, illustrent bien cette situation.

4. TROP D’OPACITÉ DANS LA GESTION DES FINANCES PUBLIQUES

a. Projet « achat de maisons préfabriquées »

L’homme d’affaires libanais, Samih Jammal, a obtenu plus que ce que prévoyait son contrat initial de fourniture de 900 maisons préfabriquées, contrat en souffrance depuis 2018. Il a décroché, sous Félix Tshisekedi, par une procédure de gré à gré, un marché d’une valeur de 115 millions de dollars de commandes de maisons préfabriquées pour ses sociétés Samibo Congo SARL et Husmal SARL. Deux sources proches des intéressés affirment avoir été introduites à la présidence de la République par un membre de famille du directeur de cabinet, sans que les ministres sectoriels ne soient informés.

Chronologie du projet « maisons préfabriquées »

Avril 2018
Contrat signé entre le ministre du développement rural, Justin Bitakwira, et l’administrateur général de Samibo Congo Sarl, Samih Jammal, pour la construction de 900 maisons dans le cadre d’un projet de villages de jeunes en milieu rural. Neuf provinces sont concernées. Montant prévu: 26.750.000 $
2 mars 2019
Un projet de logements sociaux figure dans le programme des 100 jours dévoilé par Félix Tshisekedi. Cinq provinces sont concernées. Montant prévu: 57.500.000 $
18 mars 2019 – 21 mai 2019
Une somme totale de 57.500.000 $ a été décaissé en neuf retraits
Avril 2019
Avenant au contrat signé entre le Ministère du Développement rural et Samibo Congo Sarl.
Le document mentionne 1.500 maisons préfabriquées reparties sur cinq provinces (Kinshasa, Congo Central, Kasai Central, Kasai Oriental, Sud Kivu).
Montant annoncé: 57.600.000 $
19 avril 2019
Facture pro forma d’une commande de 3.000 maison auprès de la société Husmal créée par Samih Jammal en avril de la même année.
Montant prévu : 57.500.000 $.
23 avril 2019
Enregistrement par Samih Jammal de la société Husmal Sarl au guichet unique de la RDC.
20 juin 2019
Le Directeur de cabinet du Président Tshisekedi, Vital Kamerhe, demande un avis de non objection pour un marché de 3.000 maisons passé avec la société Husmal Sarl. Aucun contrat n’y sera adjoint.
18 juin 2019
La Direction générale de contrôle des marchés publics rejette la demande d’avis de non objection pour l’avenant d’avril 2019 signé avec Samibo Congo Sarl.12 Juillet 2019
Le mouvement citoyen Lucha dénonce le risque de détournements lié à l’octroi d’un marché de gré à gré à une entreprise nouvellement créée.
25 février 2020
Arrestation de  Samih Jammal, administrateur général de Samibo Congo Sarl et d’Husmal Sarl.
18 mars 2020
Arrestation du Directeur général de Rawbank, Thierry Taeymans.
09 avril 2020
Arrestation de Vital Kamerhe, Directeur de cabinet en fonction du Chef de l’État.
11 mai 2020
Ouverture du procès contre Vital Kamerhe et Samih Jammal.

Dans le dossier de construction de 4.500 maisons préfabriquées de Samibo, le gouvernement congolais a décaissé près de 60 millions de dollars entre mars et août 2019 pour leur acquisition sans aucun contrat signé en bonne et due forme et sans aval de la DGCMP. À l’origine, le contrat signé en avril 2018 avec Samibo porte sur la construction de 900 maisons en milieu rural, des villages des jeunes répartis dans neuf provinces du pays pour un total de 27 millions de dollars. L’avenant signé un an plus tard sous Félix Tshisekedi prévoit la construction de 1.500 maisons dans cinq provinces pour le double du prix, soit un total de 57,5 millions de dollars. Pourtant, selon la loi de 2010 relative aux marchés publics, un projet d’avenant ne doit pas dépasser 15% du coût du contrat initial et doit être avalisé avant d’être signé par la DGCMP. Mais à partir du 18 mars 2019, via l’un des comptes du Trésor public, l’argent commence à être décaissé par la Banque centrale du Congo sur un compte logé à la Rawbank. L’ensemble des décaissements est même effectué avant que la DGCMP, saisie a posteriori, ne puisse refuser, le 18 juin 2019, la demande d’avis de non objection pour cet avenant. Pour la DGCMP, ce document signé en avril 2019 enfreint la loi sur les marchés publics en modifiant le contrat « jusqu’à bouleverser l’économie de marché».
Samibo Congo SARL bénéficiera aussi d’exonérations fiscales. En outre, le coût du transport depuis les ports de livraison, dont certains sont situés à l’extérieur des frontières du pays, est assumé par le gouvernement congolais. À ce jour, moins de 400 maisons préfabriquées ont été livrées et installées à leur destination finale. Toutefois, Vital Kamerhe assure que, «sur un total de 1.500 maisons préfabriquées commandées, 1.200 sont déjà livrées, soit 80%, par la société Samibo et 300 déjà fabriquées n’attendent que leur chargement et expédition vers le port de Matadi».
Cela n’empêchera cependant pas l’homme d’affaires Samih Jammal de décrocher un second marché de gré à gré pour la construction de 3.000 maisons préfabriquées en faveur des policiers et militaires pour un montant de 57,5 millions de dollars. Une fois de plus, il n’y aura aucun contrat entre le gouvernement et l’entreprise de Samih Jammal. Sa société Husmal SARL, qui bénéficie de ce second marché, a été créée le 23 avril 2019, trois semaines avant l’émission de la facture de 57,5 millions de dollars. En août, le gouvernement débloque un montant de plus de 2 millions de dollars comme acompte.
Toutes ces opérations n’auraient pas pu être menées officiellement sans le quitus des ministres du Budget et des Finances et de la Banque centrale du Congo. Plus de la moitié de cette somme est retirée en liquide en plusieurs retraits sans susciter d’alerte de la Rawbank. Son directeur général,
Thierry Taeymans, a été brièvement arrêté, avant d’être remis en liberté provisoire.
Selon le parquet de Matete, Vital Kamerhe et Jammal Samih ont détourné plus de 50 millions de dollars américains.
La gestion des marchés attribués à Samibo Congo SARL et Husmal SARL ne sont qu’un exemple du dysfonctionnement dans la chaîne des dépenses publiques dans le «programme d’urgence» du chef de l’État.

b. Projet « achat de médicaments »

Avant le 24 mars 2019, une société inconnue des entreprises du secteur pharmaceutique en RDC, Trade Plus, a reçu un paiement de 3,48 millions de dollars pour une commande de plus de 5.054.000 $, émie sans contrat ni devis par le ministère de la santé. Cette somme devait servir à acheter des médicaments destinés à alimenter les vingt-six provinces.
Le 19 avril 2019, Vital Kamerhe informe Oly Ilunga, alors ministre de la Santé, de cette livraison prochaine.
Le 29 avril 2019, le Ministère de la Santé met en place la Commission de réception de ces médicaments.
Le 2 et le 12 mai 2019, dans ses deux rapports, cette commission du ministère de la Santé constate que les médicaments livrés n’avaient ni autorisation de mise sur le marché, ni document prouvant leur provenance et recommande la saisie des médicaments, «pour investigation approfondie par l’Inspection générale de la Santé».
Le 8 juin 2019, le Ministre de la santé, Oly Ilunga, informe le chef du cabinet du président de l’incapacité à procéder à la réception technique des médicaments. Selon le ministère de la Santé, près de la moitié de ces médicaments sont périmés ou proches de la date de péremption.
Le 22 juillet 2019, le Ministre de la Santé Ilunga présente ses démissions.
Le 18 décembre 2019, le nouveau ministre de la Santé, Eteni Longondo, demande le remplacement des médicaments périmés à Trade Plus et poursuit les négociations avec un sous-traitant, Planet Pharma, qui tient un dépôt de médicaments à Lubumbashi et qui, le 21 décembre 2019, accepte de remplacer les médicaments périmés.
Le 29 mars 2020, Trade Plus demande le paiement de 1,87 millions pour solder sa facture.

c. Une constatation

Selon plusieurs officiels impliqués dans la mise en œuvre de ce programme, les mêmes travers de gestion se retrouvent dans les autres dossiers toujours sous investigation: sauts-de-mouton, constructions et réhabilitation de routes dans les provinces du Nord et Sud-Kivu. Les ministères concernés ne seraient intervenus que pour formaliser les accords déjà conclus par la présidence de la République. Les services habilités de l’État sous-traitent à des opérateurs qui eux-mêmes délèguent parfois certains travaux. Cette superposition de structures renforce l’opacité et contribue à la dilapidation des deniers publics.

5. À QUI LA RESPONSABILITÉ?

La démarche du cabinet du président dans l’élaboration et la conduite du «programme d’urgence» pose un sérieux problème de redevabilité et de responsabilité. Qui doit être tenu politiquement responsable de l’échec de ce «programme d’urgence» initié par Félix Tshisekedi? Et qui doit en répondre devant la justice? Ces deux questions distinctes nécessitent des réponses nuancées, même si l’opinion semble avoir trouvé son coupable désigné: Vital Kamerhe. D’autant que les faiblesses systémiques dont ont hérité Félix Tshisekedi et son directeur de cabinet ne peuvent pas leur être entièrement attribuées. Elles ont caractérisé les régimes précédents. Dans un rapport de 2015 sur la gestion des dépenses publiques, la Banque Mondiale (BM) se plaignait déjà de l’existence de « réseaux parallèles et de structures publiques fonctionnant hors budget »: «Les considérations politiques conduisent à des situations où l’allocation des crédits contourne les instructions relatives à l’exécution de la loi des finances». Des responsables du FMI et de la BM confirment que ces pratiques perdurent avec le nouveau gouvernement, malgré les promesses du nouveau chef de l’État de lutter contre la corruption et la dilapidation des ressources de l’État.
Le contexte politique difficile des premiers mois explique en partie le recours à des structures parallèles pour conduire le «programme d’urgence». Mais cette mégestion est devenue un obstacle majeur dans la construction et la réhabilitation des infrastructures de base. Ainsi, Félix Tshisekedi et son allié Vital Kamerhe n’auront pas réussi à tenir leur premier pari de construire et de réhabiliter de manière urgente quelques infrastructures de base à travers le pays.
La faute à plusieurs facteurs: absence de planification, opacité dans la gestion des dépenses publiques, climat politique de méfiance, mais surtout détournements des fonds alloués à ces travaux. C’est ce dernier élément qui justifie l’interrogation sur la responsabilité des uns et des autres devant la justice. Le directeur de cabinet du chef de l’État serait-il le seul à répondre de cette situation?
Dans sa défense pour les deux affaires portées devant le tribunal de grande instance de La Gombe, Vital Kamerhe renvoie la responsabilité première aux ministres sectoriels: il n’aurait signé ni le contrat avec Trade Plus, ni celui avec Samibo et n’aurait agi que suivant le principe de continuité de l’État. Ce que contestent les différents ministres, rappelant qu’ils n’avaient pas été associés à la procédure de sélection et n’avaient agi que pour formaliser les décisions prises à un niveau supérieur. Cette justification pourrait s’avérer insuffisante pour les dédouaner.
L’Odep insiste sur la responsabilité des ministres des Finances et du Budget qui sont «deux intervenants majeurs dans la chaîne de la dépense publique de l’époque».
Le Parlement aurait-il pu, par un contrôle effectif de l’exécutif, prévenir les dérives décriées aujourd’hui? Dans son discours de remerciement à ses collègues députés lors de l’élection du bureau, Jeanine Mabunda avait inscrit le contrôle parlementaire parmi ses quatre priorités et promettait de mettre «un accent particulier sur la bonne gouvernance économique et politique». Aucune initiative sérieuse n’a cependant été entreprise. Dans une lettre datée du 2 mai 2020, le député de l’opposition, Jean-Baptiste Muhindo Kasekwa accuse la présidente de l’Assemblée nationale d’ignorer volontairement des questions orales déposées par les élus et d’«empêcher de facto un contrôle parlementaire suivi par toute l’opinion nationale».
Il y a enfin lieu de s’interroger sur la responsabilité du chef de l’État dans la gestion de son «programme d’urgence». À son arrivée au pouvoir, Félix Tshisekedi et son camp politique ne semblent pas peser lourds, en terme de rapports de force, face à la coalition de son prédécesseur, Joseph Kabila, qui domine toutes les autres institutions. Au lendemain de l’investiture, dans un communiqué daté du 25 janvier 2019, son directeur de cabinet, Vital Kamerhe, soumettait alors tous les «engagements et liquidations des dépenses publiques» à une autorisation préalable du président de la République, jusqu’à la mise en place du nouveau gouvernement, en septembre 2019. Et malgré les équilibres politiques, aucun contre-pouvoir n’a semblé jouer son rôle.

6. CONCLUSION

Les charges retenues contre Vital Kamerhe portent sur deux projets de construction de 4 500 maisons préfabriquées dont au moins 3.300 sont destinées aux militaires et policiers. Cette affaire qui retient l’attention des Congolais depuis quelques semaines ne représente pourtant qu’une portion des projets du «programme d’urgence pour les 100 premiers jours du chef de l’État» sur lesquels différents parquets à travers le pays mènent des investigations. Dans l’ensemble, ces enquêtes portent sur des projets qui couvrent plus de 70% du budget initial du programme et qui peinent à être menés jusqu’au bout, en raison notamment des possibles détournements des fonds.
Les affaires judiciaires en cours révèlent des failles dans la gestion des finances publiques, notamment la tendance, de la part du nouveau régime, à se baser sur des institutions parallèles pour conduire les affaires de l’État. Une situation qui conduit à une dilution des responsabilités. Ces pratiques ne sont pas nouvelles. Elles ont caractérisé la gestion de l’État en RDC depuis des décennies et ont été souvent décriées par des organisations congolaises et des partenaires financiers de la RDC.
Dans le discours de présentation de son «programme d’urgence», le président Tshisekedi annonçait sa volonté de réformer l’État, afin de lutter efficacement contre la corruption et de promouvoir la bonne gouvernance, en insistant sur l’intégrité et l’irréprochabilité des ministres.
Les insuffisances dans l’exécution du «programme d’urgence» rappellent l’importance non seulement de veiller à la promotion de la bonne gouvernance, mais aussi de promouvoir le changement dans la conduite même des affaires publiques. Pour permettre aux autorités de réaliser leurs promesses d’un véritable changement, il est impératif d’encourager un contrôle parlementaire régulier et minutieux, une démarcation claire entre les pouvoirs des différentes institutions et, surtout, le respect des règles de passation des marchés publics et d’ordonnancement de la chaîne des dépenses.

[1] Cf http://congoresearchgroup.org/note-danalyse-affaire-kamerhe-opacite-quand-tu-nous-tiens/?lang=fr